Comme je viens enfin de le finir, je peux donner un avis un peu plus sérieux. Le roman est assez génial. Pas parfait, mais les qualités compensent largement les défauts (l'esthétique romantique, pour le meilleur, et un peu pour le pire).
L'histoire n'a pas énormément d'importance. Tout est dans la façon de raconter, de présenter les choses.
Hugo livre d'excellents portraits de personnages, les méchants sont savoureux, le héros farouche a la classe, seuls les jeunes premiers sont un peu nazes (ah, la jeune femme pure et innocente).
La présentation de la mentalité sur l'île de Guernesey est pleine d'humour, une charge corrosive contre les superstitieux et les amateurs de bénitier (Hugo rend hommage à Voltaire).
Ensuite, c'est évidemment une peinture extrêmement minutieuse et grandiose de la mer. On s'y croirait. On voit les rochers, leurs anfractuosités, les coquillages qui s'y accrochent, les chiures de mouettes. On hume les embruns, on perçoit la caresse du vent.
Hugo, c'est un souffle, des formules péremptoires, qui tuent ; tout un bestiaire mythologique qu'il invoque pour enfoncer le clou, hydres, béhémoths, léviathans, méduses, guivres, le merveilleux appelé au renfort du réalisme.
Il y a une scène de tempête impressionnante, très visuelle, on s'y croit. Et le héros, tout seul contre l'ouragan, contre le vent, la pluie, la mer... à côté de lui, les pinpins de la
Horde du Contrevent passent pour des enfants de choeur braillards.
Et puis la pieuvre, enfin. Un portrait délicieusement horrible. Juste énorme.
("Orphée, Homère et Hésiode n'ont pu faire que la Chimère ; Dieu a fait la Pieuvre.
Quand Dieu veut, il excelle dans l'exécrable."

)
La fin est un peu nulle, mais bon, tant pis. A côté, il y a tellement de grands moments, d'excellents passages qu'on peut bien pardonner au vieux barbu.
C'est pas l'homme qui prend la mer, tin tin tin...